Portrait de Catherine Sebbagh
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Catherine Sebbagh
Alléger la charge des femmes
À la tête de Clair & Net, entreprise d’insertion spécialisée dans la propreté, Catherine Sebbagh a transformé un secteur souvent invisible en un terrain d’émancipation pour des dizaines de salariés très éloignés de l’emploi. De l’informatique de haut niveau à la diététique en passant par la création d’entreprises, elle trace un parcours singulier guidé par une même boussole : faire quelque chose d’utile, juste, et respectueux de celles et ceux qu’elle accompagne.
Les racines de son engagement
Un parcours professionnel atypique et exigeant
Elle commence sa carrière chez Colgate Palmolive, puis comme ingénieure en informatique dans la consolidation des comptes, un univers technique, exigeant et très masculin.
"J’aime ce qui est difficile. Mais ce n'était pas évident : il n'y avait pas de femme, pas de jeune. J’étais petite, fine, les directeurs souriaient en me voyant. Je suis devenue crédible en devenant très forte."
Catherine crée une première société informatique autour d’un logiciel de gestion des réclamations clients. Ca vivotait, elle a arrêté et revendu à des collectivités.
Puis elle est re-rentrée « dans le rang » : elle rejoint un grand éditeur français où elle devient directrice des ventes et côtoie les grandes entreprises du CAC 40 et du SBF 120.
La bascule : vers l’utile
Les changements d’actionnaires et la prise de contrôle par des fonds d’investissement transforment profondément cette entreprise. Les objectifs à court terme et les clauses de contrats jugées abusives lui donnent le sentiment que le travail perd son sens au profit du seul rendement financier.
À la sortie de cette expérience, elle se promet de remonter une structure, mais dans quelque chose d’utile pour les autres. Elle cherche des idées en lisant des magazines pour entrepreneurs et se tourne vers les services à la personne, avec la volonté d’alléger la charge des femmes et de donner du travail respectueux aux femmes de ménage.
Une première réussite dans les services à la personne
Elle crée alors une entreprise de ménage et de garde d’enfants après l’école, sans connaître le métier dans le détail, mais avec un sens aigu de la qualité et de la satisfaction client. Elle y investit son argent, y consacre énormément d’énergie, au point de flirter avec le burn-out.
Partie de zéro, elle atteint 250 clients et 40 salariées, dans un contexte humain très fort. Ses salariées ont des situations familiales difficiles où elles portent énormément, extrêmement courageuses avec des temps de trajet lourds et des métiers physiques. Catherine les manage avec respect et confiance, au point de prêter son appartement pendant ses vacances à certaines salariées.
Une personnalité libre, exigeante et tournée vers l’effort
Catherine se voit comme quelqu’un de relativement peu dépendant du regard des autres : elle fait ce qui lui semble juste, même si, comme tout le monde, elle apprécie d’être reconnue.
"La diffférence que je verrais entre moi et d’autres personnes : cette liberté de penser. Je pense que rien n’est acquis. Que la vie doit servir à quelque chose. On m’a souvent dit que j’étais originale. Je pense qu’on a qu’une seule vie : se conformer ne me rend pas heureux. Faire ce qui est juste. Je pense que ce qu’on apporte aux autres est très important."
Catherine attache une grande importance à l’effort. Les personnes qui saisissent les chances offertes l’émeuvent et elle mobilise pour les aider. Alors qu’elle a du mal avec les personnes qui revendiquent des droits sans fournir d’efforts. Elle a pris conscience, au fil de son expérience, que ceux qui profitent le plus du système sont souvent les plus favorisés, ce qui renforce encore son souci de justice.
Clair & Net : une coopérative d’insertion exigeante et réactive
Un choix
Un ami lui trouvait des entretiens dans des entreprises informatiques. Mais ils ont été révélateurs à Catherine de son évolution. Elle ne pouvait plus retourner dans cet environnement, ce n’était plus elle. Au début c’était encore un monde libre, mais là elle ne voyait plus ce que ça pouvait lui apporter. Ce secteur n’apporte que l’argent, mais désormais Catherine voulait trouver un sens.
Nouvellement SCOP
Clair & Net, créée en 1997, est devenue en 2025 une société coopérative de production (SCOP). Ce changement de statut réalignait sa gouvernance avec la réalité commerciale de son activité.
La mission sociale de Clair & Net repose sur la levée de freins sociaux et l’accès aux droits : l’accompagnement de personnes très éloignées de l’emploi vers un retour durable au travail, dans un secteur souvent invisible.
L’équipe compte environ 40 salariés en insertion, encadrés par trois encadrants techniques, un responsable d’exploitation, deux conseillères en insertion professionnelle, une assistante administrative et une directrice.
Une culture de la qualité et de l'écoute
Ce qui distingue Clair & Net est sa capacité à réagir vite en cas de problème chez un client. À la moindre remarque négative d’un client, une remise en état est organisée : par exemple si une cuisine n’a pas été correctement faite depuis longtemps, 2 personnes sont envoyées pour combler les manques, parfois avec des prestations complémentaires offertes.
Cette posture se double d’une écoute attentive des clients, à qui l’on rappelle que le travail est considéré comme bien fait s’ils sont satisfaits. Pour soutenir cette exigence sans sacrifier la dignité des salariés, Catherine a imposé des augmentations de salaires chaque année, et une prise en compte partielle des temps de transport dans la rémunération.
Engagements publics : justice sociale et justice prud’hommale
L’engagement de Catherine dépasse le cadre de son entreprise : adhérente à la fédération des entreprises de propreté, elle accepte d’être conseillère prud’hommale, côté employeur. Ce rôle, qui lui prendra une journée par mois, réactive une envie ancienne d’être juge et la pousse à réapprendre le droit social pour exercer cette responsabilité avec sérieux.
Elle mesure le défi de mener de front cette mission, sa direction de Clair & Net et la mise en pratique de son récent diplôme de diététicienne, obtenu après quatre années d’études commencées pendant le Covid. Mais ce cumul d’engagements est cohérent avec son fil conducteur : aider les gens, que ce soit par l’emploi, par la justice prud’homale ou par la santé via l’alimentation.
Le choc du Covid et la naissance du projet diététique
La crise du Covid est un tournant majeur pour Catherine. Très malade au début de l’épidémie, elle est surtout choquée par l’injonction à « arrêter de vivre ».
Elle décide de ne plus jamais remonter une entreprise classique, puisque l’Etat peut décider du jour au lendemain que tout s’arrête. Catherine cherche alors un nouveau projet.
Portée par une passion ancienne pour l’alimentation et la diététique, nourrie par son histoire familiale et ses problèmes de thyroïde, elle s’inscrit en BTS diététique et le réussit en quatre ans, avec un diplôme obtenu en octobre 2025.
La diététique comme nouvelle façon d’aider
Pour Catherine, la diététique est un moyen très concret d’aider les gens. Parce que ce que l’on mange fait notre santé, aider les personnes à changer leur alimentation est profondément thérapeutique.
Changer l’alimentation touche à quelque chose de très intime : les habitudes, la culture, la famille, le plaisir. Savoir accompagner ce changement est un métier exigeant : il demande des compétences rares, beaucoup de pédagogie et de patience.
Une vision de la vie guidée par le sens
L’important pour Catherine est de pouvoir se retourner sur sa vie en ayant le sentiment qu’elle a qu’elle a apporté quelque chose aux autres.
L’informatique a été intellectuellement stimulante, mais elle refuse l’idée de n’avoir fait que vendre toute sa vie des logiciels de consolidation sans impact humain tangible.
Elle se voit donc poursuivre des activités qui ont du sens : continuer à s’amuser dans son travail, rester utile, cultiver l’apprentissage permanent, et transmettre, par l’exemple, qu’une vie professionnelle peut être alignée avec un profond souci de justice, et de dignité.
Pour elle, nos expériences, nos engagements et ce que l’on transmet aux autres sont une richesse bien plus profonde que l’argent.
